| Yves
Mény
Universités
: réforme ou naufrage
Si
l'enseignement supérieur refuse d'affronter la compétition
internationale, il se condamne au déclin.
Tout
le monde connaît désormais le classement mondial
des universités réalisé par l'université
de Shanghaï. La France a frémi d'horreur et
d'indignation en constatant qu'elle figurait dans le peloton
de... queue.
Pourtant,
ce classement, comme tous les classements, dépend
d'abord des paramètres pris en compte et il y a beaucoup
à dire (et à contester) à propos de
celui de Shanghaï. Mais du moins l'Université
française a dû prendre acte de ce qu'elle représente
aux yeux du monde, y compris du monde considéré
il y a peu encore comme sous-développé : une
vieille dame qui a encore quelques beaux restes, mais qui
ne séduit plus que quelques vieux amants restés
fidèles. Les jeunes regardent ailleurs.
Ce déclin n'est pourtant pas
méconnu des universitaires ou des chercheurs eux-mêmes.
Parlez à un universitaire, qu'il soit provincial
ou parisien, de droite ou de gauche, frais émoulu
des concours ou à la veille de la retraite. Vous
n'en trouvez pas un seul qui ne vous dira sa désespérance,
sa désillusion, sa conviction que le système
est irréformable et s'enfonce dans le déclin.
Tous sont convaincus que les pesanteurs sont telles que
la seule solution réside dans la création
de sa propre "niche" de survie. Les formes en
sont diverses : les uns font le service minimum requis et
"s'éclatent" dans des vies parallèles,
la culture, le sport, les vacances, les hobbies. D'autres
ont une "seconde vie" : ils sont avocats, consultants,
se réfugient dans l'administration ou cultivent leur
passion de la recherche, indifférents ou impotents
face à l'écroulement du système.
D'autres
enfin tentent de sauver les meubles au prix d'un dévouement
admirable. Quelques-uns, tel un Jean-Jacques Lafont à
Toulouse, réalisent l'impossible en créant
des unités du meilleur niveau mondial en dépit
de tous les obstacles. Réussir cette performance
relève du miracle et requiert une abnégation
qui confine à la "sainteté" académique.
Pourtant, toutes ces catégories qui ont choisi des
stratégies opposées se verront traitées
plus ou moins de la même façon par l'institution
universitaire au nom de la non-ingérence, du principe
d'égalité (formelle) et du sage principe qu'il
est plus coûteux d'agir que de se confiner dans l'indifférence.
L'Université
française se meurt de son conservatisme. Il ne s'agit
pas de conservatisme politique (les syndicats de gauche
rivalisent de talent avec les mandarins de droite sur ce
point !), mais d'un conservatisme professionnel profond,
à couper au couteau. Le monde universitaire est schizophrène
: les mêmes qui gémissent sur le délabrement
de nos universités se refuseront à la moindre
réforme, surtout si elle prétend s'attaquer
à quelques vaches sacrées de notre panthéon
idéologique.
A peine
les projets du nouveau gouvernement connus, la comédie
habituelle reprend ses antiennes : les corporations appellent
à la mobilisation ; les étudiants s'offusquent
de la sélection. Tout le monde ou presque rejette
l'autonomie oubliant qu'historiquement ce fut le mérite
et l'honneur des universités (pas trop en France
malheureusement) de se construire en centres de savoir,
hors du pouvoir.
L'autonomie
des universités qui fut proclamée en 1968
n'est qu'un leurre. Les universités françaises
possèdent certes l'autonomie de mal faire, car chacun
sait qu'en France la passion nationale est de tordre et
détourner la règle générale,
souvent absurde à vrai dire à cause de sa
prétention à régler tout dans le détail.
Si une université pratique l'endogamie de recrutement,
nul ne le lui reprochera ; si elle utilise mal ses crédits,
rien n'arrivera pourvu qu'ils aient été dépensés
dans le respect des formes ; si elle se montre laxiste dans
l'octroi des diplômes, ceux-ci auront la même
valeur que ceux de sa voisine plus rigoureuse, etc. Comme
il n'existe aucune évaluation sérieuse, le
bateau peut continuer sa marche au gré des flots.
E la nave va.... Mais, comme le bateau de Fellini, finit
par couler. Le projet actuellement en discussion va faire
des vagues, et certains syndicats ont déjà
quitté, en signe de protestation, la réunion
du onseil national de l'enseignement supérieur et
de la recherche.
Certaines
dispositions seront sans doute critiquables et discutables,
mais le projet met en place des dispositions essentielles
qui, espérons-le, survivront aux polémiques
: l'affirmation d'une autonomie (mais il faudra qu'elle
soit réelle) à la carte. Qui veut en jouir
peut se saisir de l'opportunité ; qui préfère
vivoter à la petite semaine pourra le faire.
Si cette
disposition est adoptée, elle donnera enfin au système
ce qui lui manque : le mouvement, la compétition,
l'autonomie de bien-faire jusque-là impossible ou
très difficile à réaliser. La réforme
des conseils d'administration et donc de l'élection
des présidents va aussi dans le bon sens. Le chantier
est immense et cette loi ne résoudra qu'une infime
partie des problèmes. Mais l'essentiel est cette
stratégie d'empowerment qui consiste à donner
du pouvoir à ceux qui veulent ou peuvent changer
les choses. C'est le seul et dernier espoir de sauver l'Université
française. Cette certitude que c'est la seule thérapie
possible ne repose pas sur un acte de foi ou des présupposés
idéologiques.
Si en
tant qu'universitaires nous croyons à l'observation
des faits, à l'analyse critique, à la comparaison
des données et à l'expérience scientifique,
rendons-nous à l'évidence : les systèmes
de type napoléonien ont fait leur temps et s'effondrent,
que ce soit dans leur version d'Europe continentale ou de
l'ex-Europe socialiste. Seuls fleurissent, se développent
et embellissent les systèmes où l'autonomie,
la compétition, la stimulation par l'émulation
et la reprise des meilleures pratiques prévalent.
La règle d'or des universités américaines
(et désormais des meilleures universités européennes)
est "Publish or Perish" (Publiez ou périssez).
C'est le dilemme qui attend l'Université française.
Si elle se refuse à rentrer dans la compétition
internationale, son destin est scellé.
Yves
Mény est président de l'Institut universitaire
européen de Florence.
Article
paru dans l'édition du Monde du 29.06.07. à
la page 20
Source
: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-929206,0.html
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