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Brigitte
Perucca
Les
facs bricolent pour recruter
Les
chercheurs s'arrachent à prix d'or. De Princeton
à Cambridge, de la Sapientia à Utrecht, l'internationalisation
des équipes est devenue un des critères majeurs
de la compétition internationale. Et, dans cette
course aux meilleurs, les universités françaises
partent avec un handicap. Les finances peu reluisantes des
établissements français et les statuts corsetés
dans lesquels les candidats étrangers sont contraints
de se glisser obligent à pas mal d'imagination et
de montages.
En attendant
que le projet de loi sur l'autonomie des universités,
qui devrait offrir des libertés nouvelles aux établissements,
notamment en matière de recrutement, ne fasse sauter
quelques-uns de ces verrous, les débauchages s'apparentent
à un parcours du combattant. "Nous sommes obligés
de bricoler des situations administratives bancales. Et
encore, Paris-VI bénéficie d'une bonne réputation
dans le monde", résume Jean-Charles Pomerol,
président de l'université de sciences et de
médecine Pierre-et-Marie-Curie, premier établissement
français à figurer dans plusieurs disciplines
dans le palmarès mondial établi par l'université
de Shanghaï.
Le premier obstacle
est celui du salaire. "Les rémunérations
des seniors sur les campus américains et japonais
sont au minimum trois fois plus élevées que
les nôtres", assure Alain Boudou, président
de l'université de sciences et de technologie Bordeaux-I.
"Nous voulions recruter un Britannique. C'est impossible.
A 35 ans, sa rémunération avoisinait déjà
les 130 000 euros par an. On ne peut pas suivre. Princeton
nous les pique en les payant quatre fois plus", renchérit
Anita Bersellini, présidente de l'université
Paris-XI, dont dépend le campus d'Orsay (27 000 étudiants,
3 000 enseignants-chercheurs et chercheurs, 120 laboratoires).
"Les salaires
français, il faut donc les compléter",
résume le directeur de l'Institut d'études
politiques de Paris, Richard Descoings, qui, lui, a la possibilité
d'accorder à ses professeurs étrangers un
autre revenu au titre de la Fondation nationale des sciences
politiques.
Tout le monde
n'a pas cette flexibilité. Et avec une grille qui
oscille entre 2 500 euros pour un professeur de 2e classe
et 3 100 euros en 1re classe, les comparaisons sont défavorables
à la France. Encore faut-il que les universités
parviennent à décrocher un poste de 1re classe,
ce qui n'est pas toujours le cas. Les reconstitutions de
carrière sont problématiques. "A un collègue
de 45 ans, on a proposé un poste au 1er échelon
de la 2e classe, parce que ses années de recherche
à l'étranger n'ont pas été prises
en compte ; c'est indécent", assène Bernard
Carrière, président de l'université
Louis-Pasteur de Strasbourg.
Ces misères
administratives dévorent l'emploi du temps des présidents
d'université. Paris-V, et particulièrement
son laboratoire de la perception, qui jouit d'une excellente
réputation scientifique, en sait quelque chose, qui
vient, après bien des peines, de parachever le recrutement
d'un ténor de la psychologie expérimentale,
le professeur Patrick Cavanagh. A Harvard, où il
effectuait ses recherches, "l'université lui
avait trouvé une maison sur le lac, son laboratoire,
bien équipé, tournait avec des techniciens,
et il avait disposé, à son arrivée,
de 100 000 dollars pour l'aider à démarrer",
raconte Kevin O'Regan, le directeur du laboratoire.
Cette pratique,
courante outre-Atlantique, consiste à octroyer au
chercheur une somme coquette afin qu'il puisse commencer
ses recherches dans de bonnes conditions et sans justifier
chaque dépense. Pour rivaliser avec de telles conditions
de vie et de travail, Paris-V a durement bataillé.
"Harvard a fait monter les enchères : ils étaient
prêts à augmenter son salaire de 75 % !",
raconte le président de Paris-V, Jean-François
Dhainaut. Le contrat finira tout de même par être
conclu.
"Le futur
immédiat de la science se joue en Europe, non plus
aux Etats-Unis, où les grands labos disposent de
moins en moins d'argent. Le coût des aventures militaires
américaines désavantage la science",
estime Patrick Cavanagh, Canadien de 60 ans, francophile
et francophone qui, en franchissant l'Atlantique, a vu son
salaire divisé par cinq. Pour compenser partiellement
cette baisse, l'université lui a trouvé un
luxueux appartement de fonction et obtenu que son "service"
d'enseignement annuel soit réduit à 60 heures
au lieu des 192 heures réglementaires.
Voilà
un autre handicap : en France, l'enseignant-chercheur enseigne.
Il ne peut, comme dans de nombreux pays, adapter son temps
de travail entre les deux activités. Comme au Canada,
par exemple. "Là-bas, explique Henri Cohen,
professeur canadien recruté par Paris-V, il est possible
de moduler les tâches : si on effectue beaucoup de
recherche, on enseigne moins ou inversement." Il ne
peut pas non plus, comme aux Etats-Unis, payer un assistant
pour enseigner à sa place, selon une pratique courante
prévue dans les contrats. De surcroît, l'enseignement
n'est, dans l'Hexagone, ni valorisé ni évalué.
Suivre les étudiants de master équivaut à
quatre heures d'enseignement sur l'année quand, de
l'avis général, c'est plutôt quatre
heures par semaine qu'il faudrait retrancher.
Avant même
de batailler sur les salaires et les heures d'enseignement,
les présidents d'université doivent faire
passer à leurs candidats étrangers l'étape
de la validation par la Commission nationale universitaire
(CNU). Qu'il soit espagnol ou américain. Un exercice
"désagréable pour tout le monde",
selon Richard Descoings, qui a mis cinq ans à titulariser
un économiste français ayant fait toutes ses
études à Harvard et qui n'est pas agrégé...
A Strasbourg,
Bernard Carrière,
président de l'université, a éprouvé
une mésaventure du même type pour un professeur
espagnol : "La CNU a considéré qu'il
n'avait pas le niveau requis alors qu'il avait été
qualifié en Espagne." Unanimement, les présidents
d'université réclament au moins une harmonisation
européenne.
A défaut
d'offrir des salaires mirobolants, les présidents
d'université s'emploient à créer un
environnement favorable de manière à ce que
ces "pointures" trouvent tout de même avantage
à se délocaliser. Strasbourg figure parmi
ces universités qui ont établi une politique
dite "d'attractivité" à destination
des professeurs de haut niveau. "L'idée est
d'arriver à faire venir les profils que nous cherchons
et de nous donner les moyens de les intégrer au poste
de professeur 1re classe, doté de moyens de recherche",
explique Bernard Carrière.
Ceux-là
se voient doter de 150 000 euros, avec un maître de
conférences et un post-doc (chargé de cours).
"Bon an, mal an, nous recrutons à ce titre deux
ou trois collègues, comme récemment le Suisse
Bernard Doudin, spécialiste de nanophysique qui a
effectué une partie de sa carrière aux Etats-Unis",
raconte Bernard Carrière. Strasbourg peut ainsi se
targuer d'un corps professoral internationalisé à
25 % dans certaines disciplines-phares pour l'université
comme les sciences de la Terre, la chimie, les mathématiques,
la physique ou les sciences de la vie.
Un tel standard
reste malgré tout très en deçà
de ce qu'offrent les universités allemandes, capables
de proposer la même somme de 150 000 euros mais sur
trois ou quatre ans. Sur le modèle des chaires d'excellence
mises en place par l'Agence nationale de la recherche, Bordeaux-I
veut pouvoir offrir aux professeurs convoités "deux
ou trois post-doc, un logement, un travail pour le conjoint",
précise Alain Boudou.
Bordeaux-I, où
11 % du corps professoral est étranger, espère
ainsi, avec l'aide du conseil régional et d'entreprises
partenaires, multiplier ses chances de décrocher
de grands professeurs dans les domaines où, d'ores
et déjà, le campus bénéficie
d'une certaine avance, comme les matériaux ou le
laser.
Sélection
des candidats, temps d'enseignement, voire primes : le projet
de loi qui sera examiné à l'Assemblée
nationale pourrait faire sauter ces verrous. Au risque de
créer une difficulté nouvelle pour les présidents
d'université, celle de devoir gérer les disparités
entre universitaires français et étrangers.
Article
paru dans l'édition du Monde du 04.04.04
Source
: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-930875,0.html
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